
La fin du monde
Saynète pour trois acteurs
Carole : Salut.
Lucie : Salut.
Carole : Qu’est-ce que tu fais ?
Lucie : Rien. Je réfléchis.
Carole : A quoi ?
Lucie : A rien…. Enfin… Ça te fait peur toi la fin du monde ?
Carole : La quoi ?
Lucie : La fin du monde.
Carole : Je ne sais pas. Je n'y ai jamais pensé. Pourquoi tu me demandes ça ?
Lucie : Comme ça.
Carole : C'est une drôle de question quand même…
Lucie : Pourquoi ?
Carole : Je ne sais pas. Quelqu'un de normal ne se pose pas des questions comme ça.
Lucie : Je ne vois pas pourquoi. Puisque tout ce qui vit mourra un jour, on peut bien penser que le monde aussi mourra.
Carole : Mais quand même, normalement on ne pense pas à ça.
Lucie : Moi je ne sais pas ce que ça veut dire, « normalement ».
Carole : Oui, et bien moi je n'ai pas envie d'y penser. Ça fait flipper comme idée, quand même.
Lucie : Ben justement. C’est pour ça que j’y pense. S’il fallait penser qu’aux choses qui ne nous inquiètent pas, je me demande à quoi ça servirait de penser...
Carole : On peut voir ça comme ça…
Amande : Salut.
Carole et Lucie : Salut.
Amande : Qu'est-ce que vous faites ?
Lucie : On discute.
Amande : De quoi ?
Lucie : De la fin du monde.
Carole : Oui, enfin... C'est elle, surtout, qui voulait en parler.
Amande : Pourquoi est-ce que vous parlez de ça ?
Lucie : Ben... j'avais ça en tête.
Amande : C'est pas gai comme sujet.
Carole : C'est exactement ce que je lui disais.
Lucie : N'empêche, des fois j'y pense.
Amande : Moi aussi, des fois j'y pense.
Lucie : C'est vrai ? Ça me fait plaisir ça.
Carole : Comment ça peut te faire plaisir que quelqu'un pense à la fin du monde ?
Lucie : Et bien parce que comme ça je ne suis pas toute seule.
Amande : Pourquoi tu y penses toi ?
Lucie : Eh bien, parce que l'autre nuit j'ai fait un rêve... C'était bizarre. Il n'y avait plus personne dans les rues. Simplement de temps en temps je croisais des genres de statues, et quand je les touchais, elles... Elles tombaient en cendres. Elles s'effritaient comme des cendres.
Amande : Ça devait être flippant !
Lucie : Oui, ça faisait très peur.
Amande : Et tu n'as rencontré personne, dans ton rêve ?
Lucie : Non. Les rues étaient désertes, les immeubles abandonnés, le ciel complètement sombre. On aurait dit qu'il n'y avait plus aucune vie.
Amande : Et après ?
Lucie : Après je me suis réveillée.
Carole : Alors ce n'était pas la fin du monde !
Lucie : Bien sûr que non ! c'était juste un rêve !
Carole : Moi, je ne voudrais pas faire des rêves comme ça.
Amande : Sauf qu'on ne choisit pas les rêves qu'on fait.
Carole : Ça c'est sûr… mais quand même.
Lucie : Et toi pourquoi tu y penses, à la fin du monde ?
Amande : Ben à cause de la pollution.
Carole : Ah j'en ai marre d'entendre parler de la pollution. Ils nous en parlent tout le temps, à la télé, sur les réseaux sociaux... On peut plus respirer !
Lucie : C'est le cas de le dire.
Carole : Non mais sans blague !
Amande : En tout cas, blague ou pas blague, je crois qu'on a intérêt à la prendre au sérieux, cette histoire de pollution. Si on continue comme ça, on ne pourra bientôt plus vivre, sur cette planète...
Carole : Tu rigoles ! On pourra toujours vivre. Il y aura toujours des solutions, avec des protections, des filtres, et tout… et même si l'air est très pollué, on pourra fabriquer des espèces de serres, comme dans les films de science-fiction.
Lucie : Génial ! Tu aurais envie de vivre là-dessous, toi ?
Carole : Non mais...
Lucie : Moi je trouve bien plus horrible de devoir vivre sous un machin comme ça, que de me poser la question de la fin du monde.
Amande : Moi aussi. Surtout si on trouve des réponses.
Carole : Quelles réponses ?
Amande : Des réponses à la fin du monde ! On ne va pas la laisser arriver comme ça ! S'il faut se battre contre la pollution, on se battra !
Carole : Mais comment ?
Amande : Je ne sais pas ! En trouvant des solutions pour polluer moins.
Carole : Ça existe déjà. Il y a déjà des gens qui y travaillent. Des scientifiques…
Lucien : C'est vrai. Ils disent qu'on fait des progrès. On sait comment faire pour moins polluer… On y arrive de plus en plus.
Amande : Mais ce n'est pas suffisant.
Carole : Mais nous, qu'est-ce qu'on peut faire ? On est trop jeunes pour faire quoi que ce soit...
Amande : Il faut se préparer pour quand on sera assez grands.
Lucie : Il faut aussi pousser nos parents dans ce sens.
Carole : Moi mes parents, ça leur est un peu égal.
Lucie : Moi non. Avec ma sœur, on les a traqués pendant un an ou deux. Trier les déchets, ne plus prendre l'avion, prendre le train et les transports en commun, manger moins de viande... Petit à petit, on a réussi à les faire changer d’habitudes.
Carole : Ouais, ben vous pouvez venir faire un stage chez moi, si vous voulez.
Lucie : Pourquoi pas.
Carole : Le problème, c’est que même si nous, nous faisons des efforts, il y a toujours beaucoup de gens qui ne feront rien.
Amande : C'est pas grave. Il vaut mieux faire ce qu'on peut faire, plutôt que de ne rien faire.
Lucie : Oui. C'est comme l'histoire du colibri.
Carole : Du colibri ? Qu'est-ce que c'est que ça encore.
Lucie : Vous ne connaissez pas l'histoire du colibri ?
Carole : Vas-y, raconte.
Lucie : C'est un jour, dans la jungle, un grand feu qui se déclare. Un incendie de forêt. Alors tous les animaux se mettent à fuir dans la même direction, pour échapper aux flammes. Pendant qu'ils courent, ils aperçoivent un colibri qui vole en sens inverse. Puis quelques instants plus tard, il repasse dans la même direction qu'eux, et reviens encore dans l'autre sens. Au troisième passage, les animaux l'appellent et lui disent : qu'est-ce que tu fais ? - Je vais éteindre le feu, répond le colibri. - Mais c'est absurde ! disent les animaux, comment veux-tu éteindre le feu ? - Je prends une goutte d'eau dans ma bouche et je la jette sur les flammes. - Tu ferais mieux de t'enfuir ! - Non, dis le colibri ! Je veux sauver la forêt ! – Mais tu n’y arriveras jamais ! Ça m’est égal ! Je fais faire ma part.
Carole : Et c'est ça ton histoire ? Elle est vraiment nulle.
Lucie : Non, elle n’est pas nulle du tout.
Amande : C'est vrai qu’elle n’est pas nulle. Au moins le colibri, il fait ce qu'il peut faire.
Lucie : Exactement. Et grâce à ça, il n'a que la moitié de la tristesse.
Carole : La moitié de la tristesse ?
Lucie : Oui. Les autres animaux laissent la forêt brûler. Ils perdent de la forêt, et ils ont aussi perdu leur courage. Mais le colibri essaye. Et même s’il perd la forêt, il ne s’est pas perdu lui-même.
Amande : C'est peut-être comme ça qu'il faut voir les choses, en effet.
Carole : Moi j'ai du mal à penser que ça suffit.
Amande : Ce n'est pas que ça suffit. La question, c'est : qu'est-ce que tu fais toi ? Il y aura toujours des gens qui fuiront devant l'incendie. Mais est-ce que c'est ça qui doit décider de ce que nous on va faire ?
Lucie : Moi je préfère faire comme le colibri.
Amande : Moi aussi.
(Un moment de silence)
Carole : En fait, vous savez…
Lucie : Quoi ?
Carole : Moi aussi des fois je pense à la fin du monde.
Lucie : Ah ben je suis contente ! Je me sens de moins en moins seule…
Carole : Une fois, même, j'en ai parlé à mon père. Enfin plusieurs fois, je crois.
Amande : Qu'est-ce que tu lui as dit ?
Carole : Que ça me faisait peur, de penser à la fin du monde.
Amande : Et qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Carole : Il m'a dit que ce n'était pas si grave. Il m'a dit que des gens meurent tous les jours, et que quand on meurt, c'est la fin du monde pour celui qui meurt. Et que donc tous les jours c'est la fin du monde pour quelqu’un ; c'est juste qu'on ne le voit pas.
Amande : Drôle de réponse.
Lucie : Et ça t'a aidé qu'il te dise ça ?
Carole : Pas trop. Même si c'est la fin du monde pour d'autres gens, ça ne m'aide pas trop pour moi, avec mon inquiétude.
Lucie : Et puis c'est pas pareil, qu'il y ait des gens qui meurent un peu tout le temps, ou que tout le monde meure en même temps. C'est complètement différent.
Carole : C'est ce que je pense aussi.
Lucie : Peut-être qu'il ne savait pas trop quoi dire, et que c'est pour ça qu'il a dit ça.
Amande : Peut-être. C'est une question si difficile, que les adultes ne sont sans doute pas mieux pourvus que nous pour y répondre.
Carole : Ça doit être ça.
Amande : C'est peut-être une question sans réponse.
Lucie : En tout cas ce qui est presque sûr, comme je disais tout à l'heure, c’est que la fin du monde aura lieu à un moment ou un autre. Puisque toutes les choses meurent. Un jour ou l'autre, tout sera fini.
Carole : C'est terrible, comme pensée.
Amande : Ou alors il faut se dire que c'est comme ça. Que même si l'histoire se referme, on aura quand même eu la chance d'avoir un jour été là, et d'avoir vu toutes les belles choses que nous aurons vues.
Carole : Oui.
Amande : Et aussi d'avoir partagé les moments que nous aurons partagés.
Lucie : Peut-être aussi que le temps… n'est pas ce que nous croyons.
Carole : Qu'est-ce que tu veux dire ?
Lucie : Parce que, les étoiles que nous voyons dans le ciel... La lumière voyage pendant des milliards d'années, et elles sont toujours là, visibles pendant des temps incalculables après s'être éteintes dans le lointain. C'est comme si leur vie se survivait à elle-même dans l'immensité de l'espace et du temps. Un peu comme si quelque chose de tout ce qui existe ne pouvait jamais s'éteindre définitivement. Jamais disparaître complètement.
Amande : Et tu crois que c'est pareil pour notre monde ?
Lucie : Peut-être. Peut-être qu'il y a quelque chose d'éternel.
Carole : Alors ça, ça mériterait d'être étudié...
Amande : Oui. On pourrait faire ça aussi. Si on ne peut pas sauver le monde, si on ne peut pas empêcher que des hommes trop fous ou trop idiots ne le détruisent, peut-être qu'alors on a intérêt à comprendre comment il pourrait se survivre à lui-même, et ce qu'il y a d'immortel dans son incroyable beauté.
Carole : Oh les filles, vous êtes vraiment parties loin, là...
Lucie : Peut-être. Mais des fois, il faut savoir partir loin, si on veut arriver quelque part.
Amande : En tout cas, moi je la retiens, cette question. Et si je peux l'étudier, je le ferai.
Carole : Il y a certainement des gens qui l'ont étudiée avant toi.
Amande : Des scientifiques, oui, c’est possible. Je chercherai.
(Un moment de silence)
Lucie : Peut-être aussi, que cette question de la fin du monde, ça nous fait peur juste parce qu'on est là. Parce qu’on a peur de ne plus être là.
Carole : Bah, ça c'est sûr que si on n'était pas là, ça pourrait pas nous faire peur.
Lucie : Oui exactement, c'est ça que je veux dire. Toi tu le dis en te moquant, mais moi je le dis sérieusement.
Carole : Vas-y, explique.
Lucie : Eh bien, si un jour on n’était plus là, il n'y aurait plus de peur du tout. Et autrefois, nous n'étions pas là non plus. Pendant des milliards d'années, il n'y avait personne. Il n'y avait pas de peur. Alors pourquoi accorder tant d'importance à notre peur, maintenant, puisque c'est juste quelque chose qui dure un petit moment ?
Carole : C'est facile à dire.
Amande : C'est peut-être facile à dire, mais c'est vrai quand même.
Carole : Oui, eh bien moi quand j'ai peur, j'ai peur. Et je ne peux pas faire semblant de ne pas avoir peur en me disant qu’avant, il n'y avait personne pour avoir peur.
Lucie : Il ne s'agit pas de faire semblant.
Carole : Mais quoi alors ?
Lucie : Juste essayer de se rappeler que la peur ce n'est pas tout, et qu'il y a aussi d'autres choses à vivre, et d'autres choses à sentir.
Carole : Ça c'est vrai. Plutôt que trop penser à la fin du monde, il vaut mieux penser au présent. Il faut penser à la vie, bien vivre la vie. La mort viendra bien assez tôt. Moi je préfère me dire ça.
Amande : Exactement. Profiter et laisser la vie se dérouler avec ses surprises. Et on verra bien ensuite.
Carole : Peut-être qu'on ne verra rien.
Amande : Peut-être. Ou quelque chose au contraire. Mais si on a l'habitude de bien voir ce qu'il est important de voir, alors on sera d'autant mieux préparées pour voir ce qu'il y a à voir ensuite.
Carole : Ça me plaît ce que tu dis. Je ne sais pas si tu as raison, mais ça me plaît.
Lucie : Bon, en tout cas on a bien fait de parler de ça.
Carole : Pourquoi ? ça t'a aidé ?
Lucie : Oui. En fait il n'y a pas que moi, qui pense à la fin du monde. On y pense tous un peu.
Amande : C'est comme à la mort…
(Silence).
Carole : On y pense, c’est vrai. Et ça ne nous empêche pas de vivre.
Amande : Bonne conclusion, les filles. Ça ne nous empêche pas de vivre !
FIN